SUR LA PEAU - LE ROMAN

En bas de page, vous trouverez le début du roman et plus haut les derniers articles.
Bonne lecture.

Srinath

Anna était devant les plans de son chantier - 11

Anna était devant les plans de son chantier. Elle imaginait le résultat final. Souvent, quand la réalité finissait par faire écho à l’imaginaire de l’architecte, elle était heureuse.

Anna était devant les plans de son chantier. Elle imaginait le résultat final. Souvent, quand la réalité finissait par faire écho à l’imaginaire de l’architecte, elle était heureuse. Elle savait qu’elle avait réussi lorsque l’oeuvre était conforme aux dessins. Ruben était entré dans le bureau à pas de chat mais son odeur cacaotée l’avait précédé.

« T’as fini Rouget de Lisle, non?

-Je suis dessus. On a oublié une partie de l’isolation électrique…

-Ah! Mince. Mais c’est pas ce que je voulais dire. Tu peux rentrer, tu sais. s’agaçait-il tout en restant jovial.

-Non, je préfère finir pour rentrer l’esprit tranquille.

-Il est plus de 19h00, rentre chez toi sinon tu vas m’obliger à t’acheter une chaise cloutée…

-T’inquiète pas je finis et je rentre. dit-elle en rangeant ses plans. »

Ruben sortit en secouant la tête. Anna finit par plier son dernier plan. Elle se remit sur l’ordinateur pour y effectuer son jeu favori, établir un devis prévisionnel en tenant compte du retard cumulé.



 

Anna face à elle-même - 10

Anna aimait la cuisine de ce bistrot portugais car ils cuisinaient vraiment, avec de vrais ingrédients.

Anna aimait la cuisine de ce bistrot portugais car ils cuisinaient vraiment, avec de vrais ingrédients. Elle reconnaissait facilement les plats préparés car les conservateurs dégageaient une odeur bien spécifique. Le seul point noir du lieu était les toilettes. Elles étaient mixtes et, après quelques verres, les ouvriers ne pissaient plus droit. Elle devait uriner les pieds sur la cuvette en hauteur comme sur des toilettes turques. Les hommes sous-hydratés en eau ou sur-hydratés au vin et à la bière évacuaient une urine âpre avec des nuances de café. Elle détestait cette odeur et, face au miroir, elle se souvint des remarques désobligeantes du barbu. Bêcheuse. Elle ne savait même pas ce que cela pouvait signifier. Hautaine, elle ne l’avait jamais été. Son manque de communication menait souvent son entourage à se méprendre sur sa personne. Elle se rhabilla et s’énerva sur le bouton de la chemisette qui refusait d’entrer dans le trou qui lui était consacré. Elle se calma en acceptant la mort de son décolleté.



 

Anna face à la séduction - 9

Anna mangeait un saumon grillé accompagné d’une sauce à l’oseille. Elle appréciait les effluves d’échalotes.

Anna mangeait un saumon grillé accompagné d’une sauce à l’oseille. Elle appréciait les effluves d’échalotes. Elles avaient été sautées au beurre et avaient conservé un léger croquant qui explosait en bouche avec une myriade de couleurs olfactives. Un vin blanc moelleux se révélait par la suite et le tout contrastait à merveille avec les notes douces du saumon. Le tout dégageait une odeur légèrement verte, fraîche, l’oseille. Elle était attablée dans un coin du bistrot. Deux ouvriers d’un autre chantier finissaient leur bouteille de vin. Un d’eux, un homme barbu, la cinquantaine passé, l’observait depuis un moment. Il désigna Anna d’un mouvement de tête à son collègue tout en souriant.

« On n’est pas des beaux gosses mademoiselle? lui lança-t-il avec une certaine assurance. »

Anna finit son plat. La serveuse débarrassa sa table tout en observant la situation. Le collègue de l’homme barbu soupira.

« Laisse-la ! Tu vois bien que c’est une bêcheuse.

-Ah, la parisienne typique… Grosse tête et…

-Messieurs pouvez-vous laisser la dame manger tranquillement? interrompit la serveuse tout en affichant un grand sourire.

-On n’est pas des sauvages. reprit également le barbu sur le ton de l’humour.

-On peut avoir l’addition?

-Bien sûr. » dit la serveuse tout en déposant une crème brûlée sur la table d’Anna.

Anna n’avait rien répondu. Elle ne savait pas quoi répondre dans ces cas là. Elle savait rembarrer les ouvriers sur un chantier mais sur le terrain de la séduction elle ne savait pas quoi dire. Elle pensait que son décolleté en était la cause. Elle aurait parfois voulu être un homme. Personne n’aurait dit ça à un homme pensait-elle. Son petit bonheur reprit avec l’éclat de la couche de sucre caramélisé sur le dessus de la crème brûlée. L’odeur de vanille lui parvenait au même instant que celui d’un café de la table voisine.



 

Anna arrive sur le chantier - 8

Anna redoutait souvent son entrée sur un chantier. Il s’agissait d’un moment délicat. Son nez devait encaisser toutes sortes d’odeurs d’un coup.

Anna redoutait souvent son entrée sur un chantier. Il s’agissait d’un moment délicat. Son nez devait encaisser toutes sortes d’odeurs d’un coup. Le pire était les fines particules. Elle voyait parfois des couleurs associées à certaines odeurs; le chantier était un feu d’artifice de couleurs. Elle utilisait souvent un vêtement comme filtre. Ce stress l’aidait parfois à être sèche et réclamer ce qu’elle souhaitait en temps et en heure aux ouvriers. C’était le cas à ce moment précis où elle décida d’en finir avec Federico le plus vite possible. Elle entra déterminée, le pas ferme. La porte métallique du chantier grinça. Madjid, le bétonneur, lui fit face. Elle lui demanda de le guider vers Federico. Madjid était un maldivien. Né à Mulah, il avait grandi à Paris. Il n’avait aucun accent et était même adepte des riffs de Rage Against The Machine, Slayer, Suicidal Tendencies… Les maldiviens étaient souvent très religieux, musulmans. Anna trouvait que Madjid contrastait beaucoup avec l’idée qu’elle s’était faite d’eux. Il la mena au premier étage du bâtiment qui était entièrement nu.
« Comment va ta femme?
-Bien! Le petit a 5 mois. Je bosse beaucoup parce que j’aimerais partir avec la petite famille aux Maldives au printemps. Ma grand-mère peut nous quitter bientôt et j’aurais aimé qu’elle puisse voir le petit avant…
-Il faudrait qu’elle le voit vite alors.
-C’est ça!
-Ta femme est suédoise, non?
-Oui…Federico est là. dit-il en désignant un homme qui se tenait devant un plan posé sur une table. »
Le chantier était chaotique. Des hommes détruisaient un pan de mur, d’autres retiraient un cadre de fenêtre obsolète rongé par des mites de bois. Anna se couvrit le nez par son écharpe. Federico, le chef électricien, se retourna. Ils se saluèrent en se serrant la main. Il n’avait pas l’air d’apprécier sa présence. Son regard trahissait une grande fatigue. Anna ne voulait pas rester une minute de plus. Elle lui reprocha son retard. Le brouhaha ambiant, les perceuses et le roulement d’une bétonnière électrique couvrait leur conversation. Anna semblait hausser le ton au fur et à mesure de la conversation. Federico contenait un énervement que son corps trahissait. Elle le quitta avec une poignée de main ferme mais formelle. Lorsque le son des pas d’Anna disparurent, Federico lâcha un « salope » que son collègue Madjid entendît. Il lui souriait car il savait l’attirance secrète que Federico entretenait pour Anna.
« Elle a du caractère la petite! dit-il en regardant par la fenêtre.
-Arrête!
-Je dis ça, je dis rien. »
Federico sourit malgré tout. Madjid avait raison, Federico avait toujours apprécié les femmes de caractère surtout Anna.



 

Ruben vient parler de Federico - 7

Anna enfonça une capsule de café dans une petite machine rouge et noire. La lumière verte clignotait sous le logo de la tasse cerclée.

Anna enfonça une capsule de café dans une petite machine rouge et noire. La lumière verte clignotait sous le logo de la tasse cerclée. La machine n’était pas encore prête. Anna n’aimait pas particulièrement ces cafés. Elle était sensible à l’odeur d’aluminium lorsque l’eau bouillante à haute pression se diffusait dans la capsule. La vapeur qui s’en échappait contenait une amertume métallique qui lui rappelait l’aluminium dans les canettes de coca. La lumière verte se fixa. Elle appuya sur le bouton tasse cerclée. Le café se fît lentement. Elle ouvrit une bouteille d’Evian et allongea sa boisson caféinée à l’aluminium. Elle but une longue gorgée. Ruben entra dans la pièce en soupirant. Il avait une belle peau d’ébène. Il était français d’origine camerounaise. Elle ne savait d’où provenait cette odeur mais Ruben avait souvent une agréable odeur de cacao sur lui. Elle se doutait qu’il s’agissait d’une crème corporelle comme celle qu’elle avait déjà senti chez Body Shop. Elle ne pouvait s’empêcher de regarder le dégradé de couleur allant du marron chocolat à un léger rose sur la lèvre inférieure de Ruben lorsqu’il parlait.

« Bon c’est vraiment ça. dit Ruben en bougeant cette fameuse lèvre inférieure.

-Il n’a toujours pas fini?

-Il me rajoute une semaine de plus.

-Il devait finir toute l’électricité hier. dit-elle en pensant qu’il avait une semaine d’avance sur le retard qu’elle avait prévu. »

Elle n’osait pas lui dire qu’elle avait prévu un retard. Elle ne voulait pas le décevoir. La force de Ruben était de ne pas avoir de vagues émotionnelles. Il ne s’énervait quasiment jamais. Au pire, il soupirait. Ruben observait Anna avec un léger sourire.

« On va le voir. dit-il en se touchant la tempe.

-Je peux y aller toute seule tu sais. Ca te laisse le temps d’avancer sur « Rouget de Lisle ».

-Ca marche! Merci Anna. Ah! Aussi vérifie s’ils ont bien fait le coffrage comme il faut. »

Ruben s’éclipsa de la salle de repos aussi discrètement qu’il était venu. Anna passait en revue toutes les raisons plausibles qui expliqueraient le retard de Federico. Il était pourtant un chef électricien très fiable mais un très mauvais communicant. Elle l’avait surpris plusieurs fois en train de sécher sur des questions. Dans ces moments là, il la scrutait avec des yeux de boeuf et ça la mettait mal à l’aise.



 

Anna au bureau, les odeurs - 6

Anna était maître d’oeuvre sur un chantier. Un nouveau millionnaire avait acheté une ancienne bâtisse d’imprimerie et voulait tout transformer en lofts pseudo new-yorkais...

Anna était maître d’oeuvre sur un chantier. Un nouveau millionnaire avait acheté une ancienne bâtisse d’imprimerie et voulait tout transformer en lofts pseudo new-yorkais afin de les revendre avec une belle plus-value. Le projet s’appelait « Rouget de Lisle ». Avec le budget que le nouveau riche avait alloué à la société, Anna gérait un puzzle complexe au quotidien. Le siège de la société se trouvait à Nogent-sur-Marne, au fond d’une cour. Elle partageait son bureau, une pièce d’une quarantaine de mètres carrés, avec Ruben, son patron. Les dossiers étaient éparpillés ci et là en petit monts. Il s’agissait d’un désordre organisé. Elle se plaisait beaucoup à son bureau. Elle était dos à une fenêtre qui donnait plein sud. Elle avait du soleil toute la journée. Le bâtiment qu’ils occupaient était un ancien laboratoire pharmaceutique. De temps en temps, elle percevait des odeurs d’une autre décennie. Des reflux chimiques venaient agresser ses narines par le tout à l’égout du bâtiment. Elle observait les plans pour l’installation électrique. Elle avait misé sur de la domotique malgré les contraintes budgétaires. Elle se rendait bien compte qu’elle avait bien chargé l’électricien. Tôt ou tard, il aurait des difficultés pour boucler le tout dans les délais. Elle pensait se rattraper plus tard sur le chantier suivant pour un musée national. Ruben, à force de contact et de lobbying avait réussi à convaincre un collège de décideurs grâce au travail et aux devis d’Anna. Elle savait que la présentation de Ruben avait été portée par la qualité de ses devis et de ses recherches. La mise en page sur InDesign qu’elle avait bien préparée avait joué aussi en leur faveur. Elle avait hâte de terminer « Rouget de Lisle » pour attaquer cet énorme chantier. Elle déroula un grand plan du lieu et commença à marquer au crayon les endroits où elle pensait que des difficultés se présenteraient. Ce matin là, les relents des anciennes activités pharmaceutiques, remontèrent encore une fois des tréfonds de l’édifice. La différence de température entre l’air des sous-sols et l’air caniculaire d’en haut était probablement responsable de ces remontées. Anna se couvrît le nez avec son écharpe et ouvra la fenêtre.



 

Le chat en Anna - 5

Anna se brossait les dents énergiquement.

Anna se brossait les dents énergiquement. Elle avait peu de tendresse envers elle-même. Sa brosse à dent râpa sa gencive plus fort qu’à l’accoutumée. Du sang coula. Elle cracha dans le lavabo et observa les lignes rouges que formait le sang à travers le liquide semi-translucide constitué de salive et de dentifrice sur fond de porcelaine blanche. Le sang évoluait comme les bras d’une rivière qui se jetait à la mer. Elle ouvrit le robinet d’eau, se rinça la bouche puis finit par laper l’eau tel un chat. Elle se mit un peu de poudre sur les joues, le minimum pour les exigences de son métier. L’eau continuait de couler mais elle était absorbée par sa propre image. Elle était devenue une femme froide et peu communicante, elle le savait. Elle aurait aimé changer les choses mais elle était ancrée dans une posture physique et mentale. Son unique plaisir était de diriger des travaux, faire des calculs et voir une architecture conceptuelle prendre vie. Elle avait le plaisir qu’ont les enfants à construire une belle structure en Lego.



 

Chez Anna, Paris - 4

Anna était rentrée à Paris un dimanche 7 août.

Anna était rentrée à Paris un dimanche 7 août. Le matin, avant de travailler, elle avait toujours la même routine. Elle se servait un café et attendait qu’il refroidisse en observant la famille qui habitait juste en face de chez elle. Elle était perchée au treizième étage d’une tour dans le treizième arrondissement de Paris. Ses voisins étaient beaux. La femme semblait être originaire d’Amérique du sud. L’homme était grand, légèrement musclé au teint diaphane qui contrastait avec la peau ambrée de sa femme. Ils avaient deux enfants, une adolescente et un garçon qui devait avoir autour de cinq ans. Quelques fois, alors que les enfants étaient chez leurs grands-parents, Anna avait pu observer le couple faire l’amour dans une semi-obscurité érotique. Evidemment, cela l’avait travaillée. Elle réussissait à deviner qu’il lui attrapait les seins, les prenaient à pleine bouche et elle lui massait les fesses alors qu’il était en elle. Ils savaient, peut-être, qu’elle regardait d’en face. Dans ces moments là, le ventre d’Anna était envahi d’une chaleur. Anna avait une sexualité latente mais elle n’en n’avait exploré que peu de chemins; elle ne se l’était pas pleinement autorisée. Son corps réagissait parfois malgré elle. Elle s’était surprise, plusieurs fois, à réagir sans le vouloir.

Elle toucha son mug, le café était à bonne température. Elle l’achetait à sa brûlerie à la sortie du métro Maubert-Mutualité. Il sentait particulièrement bon, il y avait une légère touche d’amande qui lui donnait un caractère élégant. Blue Mountain, il s’agissait d’un café jamaïcain. L’alarme de sa montre sonna. Elle se dirigea vers la cuisine. Elle éteignit le feu. Avec une cuillère, elle sortit un oeuf de l’eau bouillante pour le poser au creux d’un coquetier. Elle récupéra une tranche de pain de mie toastée.

Elle cassa la coque de l’oeuf. Le jaune était liquide, fumant, c’était sa madeleine de Proust. L’image de sa mère lui revenait toujours à l’esprit à ce moment précis. Sa scolarité avait été ponctuée de matins où sa mère lui racontait les bienfaits sur le cerveau de la choline présent dans le jaune d’oeuf. L’oeuf ne fit pas long feu, ni la tranche de pain. Du bout de l’index, elle ramassa les miettes de pain qui finirent dans la bouche. Elle humait l’air qui était encore imprégné de l’odeur du jaune d’oeuf, encore plus sur le bout de ses doigts.



 

La question de l'amour - 3

Sara connaissait une plage peu fréquentée à quelques kilomètres de la frontière française, non loin de San Remo, à Vintimille.

Sara connaissait une plage peu fréquentée à quelques kilomètres de la frontière française, non loin de San Remo, à Vintimille. Pietro les avaient accompagnées là-bas. Il s’était vite éclipsé pour faire une virée avec Claudio. Anna et Sara sautillaient dans l’eau en regardant les bateaux au loin. Par moment, Sara jetait des regards langoureux aux jeunes hommes au teint halé. Certains lui rendaient un sourire plein de promesses. Anna observait discrètement ses manières mais aussi leurs affaires posées sur les galets. Sara était par essence une séductrice qui profitait de tout évènement pour travailler son charme.

Anna était assise. Sara, allongée, avait bien remarqué qu’Anna l’avait observée en douce. Elle se disait qu’Anna ne parlait jamais d’amoureux ou d’hommes. Sa curiosité la poussa à lui poser la question fatidique.

« -T’as un copain?

-Non, répondit Anna quelque peu gênée par cette question impromptue.

-Il est mignon le mec là-bas non?

-Mais t’as un copain non?

-Oh! Tu sais parfois, je vais voir ailleurs. Rien de méchant. Mais toi, c’était quand ton dernier mec?

-Humm… Je n’ai pas vraiment eu de copain. Lâcha-t-elle à contre coeur.

-Vraiment? Tu rigoles?

-J’ai embrassé un garçon, j’étais en seconde.

-Mince! Je pensais pas…»

 

Anna souriait timidement. Sara n’en revenait pas. Elle se mit en tête de planifier quelque chose pour le salut de son amie. Anna se réfugia dans les éclats de la mer, des souvenirs qui revenaient par vagues. Des souvenirs qu’elle gardait pour elle. Sara lui promit de s’occuper de son célibat après leur retour à Paris.



 

La famille de Sara - 2

Quelques mois plus tôt, en plein milieu de l’été, Anna scrutait les abords de la Méditerranée sur les hauteurs de San Remo...

Quelques mois plus tôt, en plein milieu de l’été, Anna scrutait les abords de la Méditerranée sur les hauteurs de San Remo, en Italie. Elle sirotait un jus de fruit en compagnie d’une amie d’enfance, Sara, et Pietro, le père de cette dernière. A la vue de cette mer, elle avait à l’esprit ces images qui inondent le flux hertzien à propos du déferlement de migrants sur les rives européennes. Elle n’avait plus de télévision depuis plus de dix ans mais en furetant sur youtube cela lui arrivait de tomber sur des zappings qui compilaient les informations hebdomadaires tragiques entrecoupées d’extraits de télé-réalités insipides. Ces images de migrants contrastaient tellement avec le calme et la beauté de cette mer d’émeraude. Un rire strident interrompit ses réflexions. Un enfant malchanceux avait fait tomber sa boule de glace. Le vert pistache s’étalait sur le bitume et Sara n’avait pu empêcher ce rire sardonique d’éclater. Anna était toujours surprise par le côté extraverti de son amie. Sara jeta un rapide coup d’oeil complice à Anna, elle cherchait une partenaire de boutade. Anna ne souhaitait pas la vexer, elle lui rendit un petit sourire pour se sortir du guet-apens que Sara lui imposait. L’enfant, lui, pleurait. En juin, Anna avait croisé cette ancienne camarade de classe du collège. Elle était tombée nez à nez avec elle dans le rayon des soupes instantanées dans une épicerie chinoise en bas de chez elle, dans le treizième arrondissement de Paris. Anna se souvenait bien d’elle, elles n’avaient jamais été amies et se sont encore moins parlées pendant toute leur scolarité. Il y avait parfois quelque chose de rassurant de croiser une personne qu’on a connue durant son enfance. Il lui arrivait également de se cacher lorsqu’elle croisait une figure du passé. Cela dépendait de l’instinct indicible d’Anna lié à son odorat si particulier. Sara sentait bon. Anna se rappelait parfaitement de son odeur amère avec de petites touches fruitées qui évoquaient la pêche mûre. Une semaine après leur rencontre, elles prirent un café près du métro Pont Marie dans une brûlerie boboïsante mais qui servait d’honnêtes cafés à l’odeur finement parfumée. De fil en aiguille, Sara l’avait incluse dans son programme estival à San Remo. Elle avait décidé qu’elles séjourneraient dans la petite maison qui appartenait à la famille de son père.A Paris, Pietro était pizzaïolo. Il avait été formé par un homme peu bavard, aux mains larges et généreuses, Claudio. Sur les hauteurs de San Remo, dissimulée par des arbustes secs, Claudio tenait une petite pizzeria qui était largement fréquentée. Les gens lui étaient fidèles car ses pizzas étaient tout bonnement magiques. Chaque légume, chaque pièce de charcuterie étaient sublimés par une mozzarela di buffala fondante, à peine brunie, sur une pâte à pizza légèrement croustillante. L’arrière de la pizzeria donnait sur une terrasse qui surplombait la ville. Au loin, les vagues étincelaient comme des milliers de diamants qui surgissaient à tour de rôle des eaux salines. Sara ne parlait jamais de sa mère.
« Elle habite ici ta mère? lui demanda Anna.
-Je ne la connais pas dit-elle en observant un petit silence.
-Tu ne l’a jamais connue?
-Elle est partie quand j’avais cinq ans. On habitait Turin à l’époque.
-Tu t’en souviens?
-Oui… Je ne sais pas… J’ai des images mais c’est pas très précis… En plus, j’ai jamais vraiment compris. Je sais que mon père la trompait avec une allemande qui s’était installée ici. Elle avait aussi quelqu’un, un mec de Sardaigne. Une tante m’a expliqué qu’elle avait eu peur des activités de mon père. Pour arrondir les fins de mois, avec Claudio, il trafiquait des voitures volées par la mafia calabraise pour les revendre à des flics de Turin.
-Les flics, ils savaient? demanda Anna en souriant.
-Bien sûr! Ils étaient au courant, ils faisaient partie du business. Mais c’était pas ça le problème. Il y avait un journaliste qui voulait tout balancer. Du coup, elle en a profité pour se barrer avec son mec en Sardaigne. Mon père, son allemande est rentrée chez elle. Il a coupé les ponts avec tout ça et il est venu à Paris pour ouvrir sa pizzeria.
-Avec l’argent des flics qui achetaient des voitures volées…
-C’est ça et surtout avec moi. »
Sara sourit avec un plissement des yeux. A la naissance de ses yeux, ses pattes d’oie signaient sa victoire sur le destin tragique qu’elle venait de mentionner. Elle regarda son père qui finissait son ristretto à quelques tablées de là. Il lisait la Gazzetta Dello Sport en la commentant avec Claudio. Anna avait les yeux perdus sur les diamants de la mer d’émeraude. Sa mère, à elle, était quelque part là-bas, éparse.



 

Introduction - 1

Anna Kilius avait le regard perdu dans le vide.

RADIER, nom masculin. Dans la construction immobilière, le radier est une plate-forme maçonnée qui est la base de départ d’un bâtiment et qui sert d’assise stable à l’ensemble de la construction.

Anna Kilius avait le regard perdu dans le vide. A ses pieds, telle une lave grisâtre, du béton liquide coulait lentement. Ses mains, couleur bistre, laissaient apparaître quelques tâches brunâtres, du sang coagulé. Le ciel commençait à peine à illuminer le chantier sur lequel elle se trouvait. Au creux de sa nuque, un léger rayon de soleil vint la réchauffer l’instant d’un souffle. En cette fin d’automne, l’air frais était particulièrement agréable près de la forêt de Meudon. Elle sentait les particules microscopiques de ciment qui tournoyaient dans les airs. De temps en temps, elle couvrait le nez avec son écharpe parfumée à la fragrance du Jardin sur le Nil . Elle pensa à tout ce qui était arrivé ces derniers jours. Elle avait envie de pleurer mais son corps avait déjà donné toutes ses perles marines. Son visage se crispa au son des voix des premiers ouvriers qui arrivaient sur le chantier. Elle s’éclipsa par une sortie connue d’elle seule. Au cours d’une nuit agitée, le radier était apparu là, comme par magie, engloutissant un cadavre dans lequel deux balles gisaient. Quelques rues et quelques maisons plus loin, elle se retrouva sur une route qui menait vers la forêt de Meudon. Les dernières feuilles se détachaient des branches d’arbres centenaires, virevoltaient dans une légère brise avant d’atterrir sur le sol. Elles venaient garnir un humus déjà bien épais. Anna sentait l’odeur de feuilles en décomposition à peine voilée par celle, plus fraîche, des dernières feuilles oranges qui culminaient le tas. Bien qu’extrêmement subtile, elle appréciait l’odeur de la chlorophylle. Anna se demandait si elle finirait sa vie comme cette feuille de chêne, pleine de vie, orange feu, à l’odeur douceâtre qui pouvait, un instant, lui faire oublier la noirceur de la mort. Elle souhaitait vivre, elle n’en doutait plus.



 

 Photographs by SCS.